Graveyard Connexion

Jonathan Pêpe

Graveyard Connexion

2019

Film en images de synthèses, 10 min, blender

«”...” les sépultures des grands furent nos premiers musées, et les défunts eux-mêmes nos premiers collectionneurs. Car ces trésors d’armes et de vaisselle, vases, diadèmes, coffrets d’or, bustes de marbre, mobiliers de bois précieux, n’étaient pas proposés au regard des vivants. Ils n’étaient pas entassés au fond des tumulus, pyramides ou fosses pour faire joli mais pour rendre service. La crypte, aussitôt refermée, était interdite le plus souvent d’accès et néanmoins remplie des matières les plus riches. Nos réservoirs d’images, à nous modernes, s’exposent à la vue. Étrange cycle des habitats de mémoire. Comme les sépultures furent les musées des civilisations sans musées, nos musées sont peut-être les tombeaux propres aux civilisations qui ne savent plus édifier de tombeaux.»

Régis Debray, Vie et mort de l’image, La naissance par la mort, Gallimard, 1992.

Pour prolonger cette pensé modestement, nous pouvons déjà observer que aujourd’hui dans les mégalopoles de Chine, le manque de place pour enterrer les morts a poussé les entreprises de pompes funèbres à inventer une application de cimetière virtuel que les proches en deuils pourront visiter via un casque de VR. Il paraîtrait que dans 5 ans Facebook comptera plus de morts que de vivants. En France de nombreux sites tels que : "Jardin du souvenir" ou "Funéboka" proposent déjà des produits de cimetière virtuel. J'utilise d'ailleurs un extrait de la publicité de "Funéboka" dans le film.

En découvrant cela, je me suis posé une question : Les data centers ont-ils vocation à devenir des mémoriaux, emmagasinant ainsi les fichiers résiduels des défunts ? J'ai ensuite fait le parallèle formel entre les rangées de blocs d'ordinateurs des data centers et les rangés monolithiques des pierres tombales. Voilà ici une étrange mutation de la fonction initiale des server. Les données des morts seront enfermées dans des lieux impénétrables comme nos ancêtres, mais dans le même temps, visible aux yeux de tous. J’ai pensé à ces profils Facebook de personnes décédées et cette page, ce Wall, cet écran, m’a évoqué un suaire, un linceul, celui que l’on dépose sur les corps sans vie.

Bio

Jonathan Pêpe (né́ en 1987 à Toulouse), formé aux Beaux-Arts de Bourges puis au Fresnoy, expose dessins, vidéos, installations et films. En axant ses recherches sur la distinction entre le vivant et le non-vivant, il interroge notamment cette relation intime entre l’humain et l’outil. Dans une atmosphère médicale, aux abords de la science-fiction cyberpunk, l’artiste produit des fictions en détournant des technologies contemporaines telles que la soft-robotique au travers des œuvres Exo-biote (2015) et Haruspices (2019) qui mettent en scène des sculptures en silicones, mouvantes, qui respirent et convulsent. Jonathan Pêpe a notamment exposé à la Villa Vassilief, au Palais de Tokyo à Pair2 art center à Taïwan et à l'institut français de Budapest. En 2018, il est lauréat du prix Pulsar avec Fabien Zocco pour leur projet Ghost Machine qui fut présenté à la Fondation EDF.